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06.05.2008

du bonheur

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Je sais, les gens heureux n'ont pas d'histoires.

Le bonheur est au mieux insipide, au pire un leurre.

Et en effet, que pourrais-je dire de ces derniers jours, si ce n'est que c'était magnifique ?

Parler des bords de mer, de la lumière, de nos étreintes, des gens adorables chez qui nous étions, des pots le soir sur les terrasses de café ?

L'ennui poindra alors.

Je me suis demandé pourquoi.

Pourquoi le bonheur ennuie à ce point quand on en parle. Le bonheur d'ailleurs n'incite pas à la conversation. Le "ça va ?", "oui, et toi, ça va ?" n'implique aucune question ni réponse complémentaire. Juste une vérification. Alors que "Ca va ?", "non, j'ai fait une crise cette nuit, je ne dors plus depuis 10 jours et mon chat est mort ce matin" implique tout un processus de questionnement compassionel qui nourrira le dialogue.

Plus sérieusement, je pense que ce n'est pas le bonheur qui ennuie mais la façon d'en parler.

Nous sommes héritiers d'une culture et d'une civilisation qui se complaisent dans le tragique. Et qui ont donc travaillé les mots pour le dire, et ce depuis la tragédie grecque.

Nous avons poussé à l'extrème l'usage des mots pour dire la détresse, le manque, le désarroi, la peur (et c'est mots je les ai utilisés plus souvent qu'à mon tour), sans vraiment travailler l'expression du bonheur.

J'ai fait lire à la Dame pendant ces vacances "La Première Gorgée de Bière" de Philippe Delerm et j'en ai profité pour en relire quelques pages. Avec le recul, je pense que l'incroyable succès public de ce livre est du au fait qu'il parle pour une fois de bonheurs simples sans être simpliste.

Car enfin, observons bien, que nous avons la plupart du temps le choix extrêmement limité entre le drame ou la comédie insipide à la béatitude niaise et surfaite.

Le bonheur c'est plus compliqué.

C'est un travail et donc une volonté.

Il nous faut apprendre à trouver les mots pour en témoigner.

Des mots justes, des mots forts et surtout pas des incantations pour d'un trait de plume rayer la douleur du monde.

Oui, j'ai connu des moments de grand bonheur ces derniers jours.

Et je l'avoue, les mots me manquent.

Juste cette phrase peut-être surgie une nuit à répéter un de mes spectacles dans le silence du sommeil de l'autre pendant que la lune baignait la pelouse dehors d'une blancheur d'opale : " il a senti en lui un bonheur à soulever la poussière déposée sur les meubles".

Le bonheur induit une vibration particulière de l'instant présent. Il fait briller les choses, sourire les secondes et nettoie la vitre du réel jusqu'à la rendre d'une transparence qui fait danser la lumière.

Il se contente parfois de choses simples. Comme lire ce livre d'Anna Gavalda dans le canapé du salon dans le silence du soir pendant que la femme que l'on aime lit un autre livre et que Toumani Diabaté égrène ses notes de kora qui résonnent telles en un temple.

Ou cette photo prise dans une église où, par le miracle d'un contre jour, la Dame semble visiter d'une lumière surnaturelle.

Ou bien encore, près de cette abbaye en ruine, dans le champ d'à côté, ce poulain à peine né tétant les mamelles de sa mère.

Ou encore ce petit chien qu'un jeune enfant porte en ces bras  sans lassitude une bonne partie de la journée.

Il n'y a alors rien à dire et tout à vivre.

Et c'est peut-être pour cela que le bonheur rend muet.

Parce qu'il ne demande pas de réponse.

Il est une évidence, simple et cordiale qu'il suffit juste de saluer sans familiarité excessive, parce qu'il est à la fois une banalité sans nom et un miracle en puissance.

Un instant qui n'a l'air de rien mais dont nous devons apprendre à nous réjouir sous peine de dépérir dans le quart d'heure qui vient.